Développement durable et désarmement: Dépasser le problème des “deux cultures”

Par   8 décembre 2015
ThVestbyPNNDRemarques de Thore Vestby, vice-président de Maires pour la Paix lors de l’Assemblée générale du PNND (Parlementaires pour la non-prolifération nucléaire et le désarmement) à Prague le 15 octobre 2015 : Initiatives multilatérales pour parvenir à un monde sans armes nucléaires – Développement durable et désarmement : Dépasser le problème des « deux cultures ».

Je suis heureux d’avoir été invité à m’exprimer devant cette assemblée du PNND (Parlementaires pour le désarmement et la non-prolifération nucléaire) au nom de Maires pour la Paix. Quand j’ai appris que j’allais intervenir en dernier, j’ai pensé que cela serait un défi mais, très rapidement, je suis arrivé à la conclusion que nous avons tous une longue expérience, non seulement de parler mais aussi d’écouter. Pour être particulièrement sûr que nous tenions jusqu’au bout, je vais vous tester en vous présentant de nouvelles idées. En réalité, elles ne sont pas neuves, mais le moment me semble opportun aujourd’hui.

La question du dérèglement climatique a captivé l’attention profonde de tous les habitants de la planète, des citoyens aux plus hauts niveaux des gouvernements. Le mois dernier à l’ONU, les dirigeants des plus grandes puissances économiques sont passés du côté de l’acceptation et des acteurs concrets. Une étape décisive. Les 17 objectifs de Développement durable ont été adoptés, à l’unanimité, c’est-à-dire par 193 pays.

Comme toujours dans la quête du bien public global, réussir demandera une « volonté politique » forte de la part de toute la communauté internationale. Cela signifie que les dirigeants doivent considérer la question comme ayant une priorité élevée. Cela signifie que le public doit comprendre et soutenir sans réserve cette grande cause, le soutien venant spécialement de groupes d’influence comprenant parlementaires, maires, leaders religieux, médecins, intellectuels, médias, avocats, scientifiques, féministes et environnementalistes. Autrement dit, cela requiert l’attention du grand public au sens large.

Certains parmi vous aujourd’hui auront remarqué que j’ai omis un groupe de cette liste, celui du contrôle des armements et du désarmement. Ce ne serait pourtant certainement pas la première fois que cette communauté serait ignorée dans les discussions sur le changement climatique et le développement durable. Le long « document final » du récent Sommet sur le développement durable aux Nations Unies, par exemple, ne contient pas les mots « désarmement », « nucléaire » ni même « arme ».

Il semble que nous soyons ici témoins d’un cas classique de ce qui est dénommé le « cloisonnement » des questions internationales – autrement dit, traiter des problèmes de façon restreinte, en tant que sujets en eux-mêmes, complètement détachés d’autres sujets. Ainsi, nous avons une communauté de dirigeants politiques et d’ONG qui travaillent sur le développement durable et les questions environnementales. Et nous avons une communauté séparée qui travaille sur le désarmement, le contrôle des armes et les questions de non-prolifération. Mais comme cela a été typiquement le cas, les intérêts et valeurs partagées par ces communautés bénéficient rarement de l’attention qu’elles méritent pourtant amplement.

Ces deux communautés se retrouvent peu ensemble, coopèrent rarement pour publier des déclarations communes ou des études et s’attaquent encore moins souvent à des problèmes hors de leur cercle restreint de sujets de discussion « acceptables ». Elles ont leur propre vocabulaire, leurs propres acronymes, réseaux, liste d’experts, journaux, contacts dans les médias et connections dans les milieux académiques et groupes d’intérêts.

Ces traits fournissent des preuves solides de l’existence d’un problème de « double culture » – particulièrement regrettable compte-tenu de l’importance absolument vitale de ces deux questions. Un groupe respecté, les Médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (International Physicians for the Prevention of Nuclear War – IPPNW), a examiné de très près les effets humains, économiques et environnementaux d’une guerre nucléaire régionale de « faible » ampleur. Leurs résultats montrent que les vies de plus de 2 milliards d’êtres humains seraient menacées par une « famine nucléaire » qui découlerait des changements climatiques qui se produiraient après un tel évènement. Peut-être -peut-être- sommes-nous en train de voir l’émergence d’une cause commune reliant ces deux communautés.

Il y a eu ces dernières années, en effet, des signes que le grand fossé séparant ces communautés commençait à se combler et chaque année, il semble de moins en moins profond. Les découvertes d’IPPNW vont justement dans le sens de ce qui est partagé par les communautés du changement climatique et du désarmement.

Si ces tendances peuvent apparaître récentes au premier abord, elles trouvent leurs racines il y a de ça plusieurs décennies, comme on peut le voir dans les nombreux efforts des Nations Unies pour lier les questions de désarmement et de développement. C’est ce qui s’est passé en 1959, 78, 87 et 1992.

Ces dernières années, les conséquences humanitaires et environnementales de l’utilisation d’armes nucléaires ont été le sujet central de trois conférences internationales majeures en Norvège, Mexique et Autriche. C’est un thème qui a été reconnu par la Conférence d’examen du TNP 2010 (Traité sur la non-prolifération). Et cela a été un des thèmes centraux de nombreuses résolutions adoptées par l’Assemblée générale. Mis bout à bout, ces éléments sont des fissures supplémentaires dans le grand mur qui sépare les communautés de l’environnement, du développement et du désarmement.

Si nous reconnaissons que les effets des armes nucléaires sur le climat mondial et les populations sont réellement d’une échelle catastrophique ; si nous reconnaissons que les milliers de milliards de dollars consacrés à la construction et à la maintenance d’armes nucléaires et d’autres armes mortelles constituent un réel détournement de fonds nécessaires au financement des besoins humains fondamentaux et au développement économique ; et si nous pouvons voir les avantages politiques de rassembler les communautés de l’environnement, du développement et du désarmement pour une cause commune, alors nous pouvons voir l’énorme potentiel de progression substantielle dans ces trois domaines. Tout ce que cela demande est de résoudre le problème de la double culture et de comprendre les liens entre ces problèmes vitaux qui sont si importants pour nous tous.

En tant que membre et vice-président de Maires pour la Paix, je vois un rôle particulièrement important pour les maires dans ce processus de réconciliation et de progrès. Aujourd’hui la large majorité de la population mondiale vit dans des villes, donc si les villes sont unies, il y a d’énormes chances de pouvoir unir le monde. Nous en connaissons suffisamment sur les effets humains et environnementaux des armes nucléaires rien qu’en nous souvenant de ce qui s’est passé à Hiroshima et Nagasaki en 1945 et les bombes aujourd’hui sont d’une bien plus grande magnitude mortelle.

Les maires sont pragmatistes – ils savent parfaitement qui aura la responsabilité d’enterrer les morts, de prendre soin des survivants et de reconstruire des villes entières qui auraient été attaquées par des armes nucléaires. Les hôpitaux, casernes de pompiers, postes de police, le personnel d’intervention d’urgence, les réseaux d’eau potable et d’égouts et les ressources alimentaires font tous partie de villes qui restent des cibles d’attaques nucléaires. Les maires le comprennent. Ils n’apprécient pas que les politiques et doctrines relatives aux armes nucléaires soient élaborées sans consulter les personnes qui habitent dans des villes cibles. Ils protestent encore plus lorsqu’on leur dit que les ressources budgétaires ne sont pas suffisantes pour satisfaire les besoins humains fondamentaux des villes. Ils voient des fonds abondant alloués à la modernisation des arsenaux nucléaires et seulement des reliquats pour la modernisation des infrastructures urbaines et la réduction de la pauvreté et des inégalités salariales.

Après ces considérations, cela ne vous surprendra pas de savoir que Maires pour la Paix rassemble maintenant plus de 6 857 villes dans le monde. Son nombre d’adhérents s’est multiplié par 10 depuis 2003.

D’une certaine manière, un réel potentiel d’action pour lutter contre le réchauffement climatique repose dans les mains des maires, qui peuvent se rencontrer, partager leurs idées et leurs bonnes pratiques et adopter leurs propres critères et objectifs pour parvenir à relever ce défi. Ils peuvent faire des progrès fulgurants sans avoir besoin d’un consensus dans quelque instance internationale inter-gouvernementale que ce soit et sans avoir à gérer des problèmes épineux associés à des interprétations extrêmes et rigides de souveraineté nationale. L’accord récent à l’ONU sur les 17 objectifs du développement durable était une réussite bienvenue mais imaginez à quoi ces objectifs ressembleraient s’ils avaient été élaboré par des maires. J’imagine que nous aurions certainement adopté un 18e objectif, celui du désarmement nucléaire mondial car si l’on échoue à y parvenir, cela signifie non seulement la pérennité du développement mais aussi de la civilisation.

En tant qu’élus locaux, les maires s’identifient personnellement aux intérêts et aux besoins des citoyens moyens et ils ont tendance à éviter les disputes idéologiques, sources de division qui débouchent si souvent sur des blocages dans les instances politiques nationales et internationales.

De plus en plus de maires découvrent et mettent en place des solutions locales aux défis internationaux, dont le changement climatique, à travers une nouvelle forme de politique que le professeur Benjamin Barber a dénommé « glocale » (Et si les maires gouvernaient le monde ?).

Et, tout comme les maires peuvent contribuer de façon significative à traiter les nombreuses facettes du défi du changement climatique, ils peuvent aussi contribuer de façons diverses et efficaces au renforcement de la paix et de la sécurité internationale. Nous pouvons le faire à travers notre plaidoyer constant pour le désarmement nucléaire, pour augmenter le niveau de priorité du développement économique et social de nos sociétés, pour exhorter à la réduction des dépenses militaires, pour demander un contrôle plus strict contre le commerce illégal d’armes légères et de petit calibre et pour réduire le commerce des armes de façon générale. Pour nous maires, ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des défis « glocaux » qui doivent être relevés grâce à une participation active du public et des dirigeants qui leur sont les plus proches.

En bref, les maires ont le potentiel pour créer le pont qui pourra rendre franchissable le grand fossé qui sépare les communautés du désarmement et de l’environnement. Une fois que l’on aura reconstruit cette partie spécifique de notre infrastructure vieillissante, nos possibilités de réussir de grands objectifs globaux ne pourront que se multiplier au fil des années. Nous ne ferons pas ça seuls – mais nous y contribuerons si nous le pouvons, et nous comptons bien y contribuer.

Mes propos sur les efforts pour combler le fossé entre les communautés de l’environnement et du désarmement seraient incomplets si je ne faisais pas référence à la convention conclue en avril dernier entre Partnership for Change et Maires pour la Paix. C’est un exemple magnifique du type de coopération qui est nécessaire entre diverses structures qui sont conscientes du caractère indispensable des alliances, des réseaux et des coopérations dans le cadre d’intérêts et de valeurs partagés.

Dans cet esprit, je conclurais en insistant sur le fait que la réunion de Paris en décembre sera une excellente opportunité de propager la reconnaissance internationale des effets sur l’environnement des armes nucléaires et plus spécifiquement l’impact des armes nucléaires sur le changement climatique. Les maires du Nord seront présents dans un espace fourni par le Conseil nordique. Nous utiliserons cette opportunité en or du mieux que nous le pourrons, pour le bien de nos citoyens… et cela veut dire chacun d’entre nous.