Vidéo de la rencontre avec Thomas Hajnoczi

Par   5 juillet 2021

Le 21 juin 2021, Thomas Hajnoczi, conseiller Europe de Maires pour la paix, a pris la parole pour répondre aux questions des membres de l’AFCDRP et présenter les implications de l’adoption du Traité d’interdiction sur les armes nucléaires (TIAN) dans le monde. Nous vous proposons ci-dessous la versions vidéo et la version écrite de ces échanges

Chers participants à ce webinaire,
Mesdames et Messieurs,

C’est un grand plaisir et un honneur pour moi de m’adresser à vous aujourd’hui. Combien j’aurais préféré vous rencontrer en personne, mais cela n’est pas encore possible.

L’abolition des armes nucléaires est une nécessité pour la survie de l’humanité. Le risque d’un échange d’armes nucléaires a augmenté au cours des dernières années. En Europe, le risque d’une détonation d’armes nucléaires est particulièrement élevé, puisque des armes nucléaires de quatre États dotés d’armes nucléaires se trouvent sur notre continent. Compte tenu des conséquences humanitaires catastrophiques des armes nucléaires, l’humanité court le risque de ne pas avoir d’avenir en raison d’une guerre nucléaire.

En effet, les conséquences humanitaires catastrophiques des armes nucléaires et les risques inacceptables qu’elles entraînent ont été la principale motivation du processus qui a conduit à l’adoption du Traité d’interdiction sur les armes nucléaires (TIAN). Même une confrontation nucléaire limitée entraînerait des effets mondiaux tels que “l’hiver nucléaire”.

Ce n’est pas seulement l’utilisation intentionnelle des armes nucléaires qui constitue une menace. Un nombre considérable de cas est documenté dans lesquels des malentendus, des erreurs ou des pannes techniques ont failli provoquer la détonation d’armes nucléaires. Il n’existe ou ne pourra jamais exister de capacité de réponse aux crises humanitaires capable de faire face à la dévastation humanitaire que provoqueraient des armes nucléaires. Pour ces raisons, la seule garantie qu’une telle catastrophe ne se produise pas est l’interdiction des armes nucléaires et leur élimination totale.

Maires pour la Paix et votre engagement personnel contribuent à ce que nous n’oublions jamais que l’explosion d’armes nucléaires il y a 75 ans au-dessus du Japon a entraîné d’immenses souffrances et la mort. Les mémoriaux et les expositions à Hiroshima et Nagasaki confrontent les gens à la vérité que les armes nucléaires ne peuvent pas apporter la sécurité, mais seulement une souffrance indicible.
Depuis lors, la communauté internationale exige l’élimination totale des armes nucléaires et une norme juridique interdisant la catégorie la plus dangereuse d’armes de destruction massive. C’était déjà le contenu de la première résolution adoptée par la première Assemblée générale des Nations unies en 1946.

Le fait que les armes nucléaires n’aient pas été utilisées depuis 1945 ne doit pas nous donner un sentiment de sécurité. Comme l’indique le rapport publié par l’ancien ministre australien des affaires étrangères Garreth Evans et l’ancienne ministre japonaise des affaires étrangères Yoriko Kawaguchi : “Tant qu’il restera de telles armes, il est difficile de croire qu’elles ne seront pas utilisées un jour, par accident, par erreur ou à dessein. Et une telle utilisation serait catastrophique. C’est une pure chance que le monde ait échappé à une telle catastrophe jusqu’à présent.”
Lorsque l’on observe les récents développements politiques et militaires, le sentiment que notre chance est peut-être en train de s’épuiser se renforce. Jamais auparavant la fameuse horloge de l’apocalypse n’a été aussi proche de minuit, avec seulement 100 secondes restantes.

L’un des éléments est la destruction de l’architecture de contrôle des armements et du désarmement. Si je me réjouis que le nouveau Traités Start de réduction des armes stratégiques (START) ait été prolongé, la tendance générale reste négative. Tous les États dotés d’armes nucléaires se sont lancés dans des programmes de modernisation. Il s’agit d’un euphémisme pour désigner le développement de nouvelles armes nucléaires techniquement plus sophistiquées et plus difficiles à détruire lorsqu’elles atteignent leur cible. De même, de petites armes nucléaires tactiques sont à nouveau construites. Elles sont dites “plus utilisables”, comme si les armes nucléaires pouvaient un jour être utilisées sans créer des ravages et violer gravement le droit international. Certaines de ces armes nucléaires soi-disant petites ou à faible rendement sont en fait d’une taille similaire à celles larguées en 1945.

Tous ces programmes d’armement nucléaire coûtent des milliards de dollars qui devraient être utilisés à meilleur escient dans un monde où la pauvreté et les problèmes de santé sont légion. L’épidémie de COVID-19 montre clairement que les pays qui gaspillent l’argent de leurs contribuables dans des programmes d’armement nucléaire se sont trompés de priorités. D’où pourraient provenir les énormes économies nécessaires pour faire face à la lutte contre les maladies et financer un rebond économique, si ce n’est des dépenses pour les armes nucléaires.
Et pourtant, alors que ces évolutions négatives font la une des journaux, une sorte de révolution est également en train de se produire. La majorité des pays du monde ont déclaré qu’ils n’étaient pas disposés à ignorer les conséquences humanitaires catastrophiques des armes nucléaires. Insatisfaits des promesses maintes fois non tenues d’un désarmement dans un avenir indéfini, un nombre retentissant de 122 pays – près des 2/3 des États membres de l’ONU – ont adopté le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, le TIAN, le 7 juillet 2017.

C’est grâce à la coopération de la société civile et d’États engagés que ce traité historique a pu voir le jour.

Il est anormal que toutes les autres catégories d’armes de destruction massive, les armes biologiques et chimiques, et même un certain nombre d’armes conventionnelles causant des dommages particulièrement importants aux civils, comme les mines terrestres et les armes à sous-munitions, aient été explicitement interdites auparavant, mais pas les armes nucléaires. Dans tous les exemples cités, la destruction des arsenaux a suivi la norme d’interdiction. La TIAN est donc une condition préalable pour atteindre et maintenir un monde sans armes nucléaires. Pourtant, les États dotés d’armes nucléaires se sont opposés aux négociations, insistant sur le fait qu’une norme d’interdiction ne devrait être créée que lorsqu’il n’y aurait presque plus d’armes nucléaires. Cette position contraste fortement avec l’histoire de l’interdiction des autres catégories d’armes de destruction massive. Si ce raisonnement avait prévalu, l’interdiction des armes chimiques n’existerait pas non plus, puisque leur destruction n’est toujours pas achevée. En l’absence d’une norme d’interdiction des armes chimiques, l’utilisation de ces armes par la Syrie et d’autres pays au cours des dernières années n’aurait pas violé le droit international. Cet exemple, comme beaucoup d’autres concernant les armes conventionnelles, corrobore la raison pour laquelle l’interdiction d’une catégorie d’armes précède toujours leur destruction.

Les obligations du traité sont exhaustives, non seulement l’utilisation et la menace d’utilisation d’armes nucléaires sont interdites, mais aussi la mise au point, l’essai, la production, la fabrication, l’acquisition de toute autre manière, la possession ou le stockage, le transfert, le stationnement de ces armes, ou l’assistance, l’encouragement ou l’incitation, de quelque manière que ce soit, de quiconque à s’engager dans toute activité interdite par le présent traité. Le TIAN propose des voies vers l’élimination totale des armes nucléaires, exige l’assistance aux victimes et la remise en état de l’environnement, la coopération et l’assistance internationales et la mise en œuvre nationale.
Dès le préambule, on trouve une forte référence au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) et au Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE). En fait, le TIAN est non seulement pleinement conforme au TNP, mais il le complète, puisque la mise en œuvre complète de l’article VI sur le désarmement dans le cadre du TNP n’est pas possible sans une norme d’interdiction.

Sur le plan politique, le TIAN a retiré le monopole du désarmement nucléaire aux États dotés d’armes nucléaires qui n’ont cessé de bloquer toutes les tentatives de progrès dans le cadre du désarmement nucléaire multilatéral depuis l’adoption du TICE en 1996. La survie de la planète entière étant menacée par les armes nucléaires, tous les États sont concernés et doivent avoir leur mot à dire sur le désarmement nucléaire. Enfin, les États des différentes zones exemptes d’armes nucléaires et d’autres États actifs non dotés d’armes nucléaires se sont réunis et ont pris l’initiative d’adopter une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies afin d’entamer les négociations sur le traité d’interdiction nucléaire. Il n’existe pas de moyen plus inclusif et démocratique de négocier un traité mondial que sous les auspices de l’Assemblée générale des Nations unies. Malheureusement, les États dotés d’armes nucléaires et la plupart des pays qui souhaitent être sous parapluie nucléaire ont choisi de ne pas participer aux négociations. Leur principale raison est qu’ils s’opposent à l’interdiction des armes nucléaires et qu’ils ne sont pas disposés à entamer des négociations s’ils ne disposent pas d’un droit de veto. Voilà pour leur engagement en faveur d’un multilatéralisme efficace. Ce comportement est en contradiction avec l’Article VI du TNP qui exige que les États parties poursuivent de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives au désarmement nucléaire.

L’opposition active des États dotés d’armes nucléaires et des États-parapluies souligne la pertinence du TIAN et reflète également leur réticence à respecter l’engagement pris dans le document final de la Conférence d’examen du TNP de 2010 “d’instaurer la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires”, car cet objectif ne peut être atteint sans la norme d’interdiction.

Avec l’entrée en vigueur du TIAN le 22 janvier 2021, il ne fait aucun doute que le TIAN fait désormais partie de l’architecture internationale de désarmement et de non-prolifération. À ce jour, 54 États parties et 87 États signataires tendent la main aux États qui se sont opposés au traité auparavant et les invitent à participer à la première réunion des États parties en janvier prochain à Vienne en tant qu’observateurs. Cela démontre non seulement le caractère inclusif des partisans du TIAN, mais contribue également de manière significative à réduire les différences.

Le soutien au TIAN ne cesse de croître. Certains pays africains francophones ont également rejoint le traité. En décembre dernier, 130 États ont voté en faveur d’une résolution de l’Assemblée générale visant à signer et à ratifier le traité.
Les sondages montrent que même dans les pays opposés au TIAN, une majorité de la population est favorable à l’adhésion au traité. La société civile peut influencer et influencera les partis politiques pour qu’ils tiennent compte de la volonté de la majorité des électeurs. Il faudra faire preuve d’endurance et de patience, mais l’engagement persistant prévaut.

Le TIAN a établi une nouvelle norme. La société civile a joué un rôle décisif dans l’avènement du TIAN. L’impact des conclusions des scientifiques a alimenté les négociations. Les ONG et le Comité international de la Croix-Rouge ont grandement contribué tout au long du processus, ce qui a été reconnu par le prix Nobel de la paix décerné à l’ICAN (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires).
L’approche multipartite a déjà été mise en place pour les questions de cybernétique et d’environnement et elle est désormais bien rodée en ce qui concerne les mines antipersonnel et les armes à sous-munitions. Avec le TIAN, elle a atteint le domaine du désarmement nucléaire. Les questions de sécurité ne sont plus l’apanage des militaires et des diplomates.

Nous devons reconnaître que certains pays, dont la France, ne veulent pas vivre dans un monde sans armes nucléaires, car ils croient au concept de dissuasion nucléaire comme pilier de leur politique de sécurité. Logiquement, l’histoire a suivi son cours et il est impossible de prouver que la dissuasion nucléaire a fonctionné ou non pendant la guerre froide. Mais aujourd’hui, à l’ère du cyberpiratage, des missiles hypersoniques et d’un monde multipolaire, nous savons que ce concept de guerre froide n’est plus praticable. Ce que signifie réellement le recours continu à la dissuasion nucléaire, c’est que le désarmement nucléaire n’est pas souhaité.

Lorsqu’un pays fonde sa future politique sécuritaire sur l’existence illimitée d’armes nucléaires, ses déclarations en faveur du désarmement nucléaire manquent de crédibilité. Ce qu’il faut plutôt, c’est planifier la manière d’arriver à un monde sans armes nucléaires et donc à une sécurité accrue.
Nous ne pouvons pas ignorer que la crédibilité du concept de dissuasion nucléaire nécessite d’être prêt à utiliser des armes nucléaires et donc à tuer des millions de personnes, y compris sa propre population. Comme l’a dit le président Reagan à propos de la dissuasion nucléaire sur le moyen de s’assurer que les armes nucléaires ne seraient jamais utilisées : “Mais alors, ne serait-il pas préférable de se débarrasser entièrement des armes nucléaires ?”.
En regardant les décennies passées, nous devons conclure que les armes nucléaires ne peuvent pas apporter la sécurité, mais seulement la mort, la souffrance, les catastrophes environnementales et les risques irresponsables. Les sommes énormes investies dans les armes nucléaires pourraient être mieux investies pour relever les véritables défis de notre sécurité tels que la maladie, la pauvreté, la faim, les effets du changement climatique, etc.

La sécurité nationale et la sécurité humanitaire signifient la même chose : la sécurité des personnes vivant dans un pays donné. Si leur propre pays utilise des armes nucléaires, ces personnes souffriront d’une manière horrible et leur survie même sera mise en péril : d’abord, par une contre-attaque nucléaire attendue de l’État attaqué et ensuite, comme toute l’humanité, par les conséquences humanitaires mondiales de la guerre nucléaire. Ce n’est pas de la sécurité.
Le TIAN est devenu le point de cristallisation permettant de rendre visibles tous ces faits fondamentaux. Lorsque quelqu’un s’oppose à l’interdiction des armes nucléaires, cela signifie en réalité qu’il ne souhaite pas d’un monde sans armes nucléaires.
Ce que le TIAN souligne, c’est que les armes nucléaires sont en contradiction fondamentale avec les valeurs humanitaires et le droit international. Depuis le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, il a été affirmé à juste titre que l’utilisation d’armes nucléaires viole le droit humanitaire international, car ces armes causent des souffrances excessives et tuent en grande majorité des civils. Le TIAN a enfin apporté la clarté nécessaire à l’illégalité des armes nucléaires.

Plus important encore, le TIAN est devenu une lueur d’espoir qu’un monde sans armes nucléaires n’est pas un simple vœu pieux, mais réalisable et la seule garantie réaliste pour la survie de l’humanité.